Échapper aux coïncidences

Publié le par Balpe

Dans les jours qui suivirent, Marc Hodges fut obsédé par les coïncidences. Il lui semblait soudain que la nature était remplie de signes : une feuille morte de châtaignier où trois trous figuraient comme un visage, des bouteilles de plastique flottant sur un des nombreux canaux du parc du château, l’alignement de marrons tombés à terre qui semblait orienter le regard vers une branche morte, elle-même le prolongeant vers un banc de pierre sur lequel avait été tracé un trait à la craie blanche… Tout soudain était en relation, chaque chose renvoyait à une autre comme si la nature entière avait été mise à contribution pour lui envoyer des messages qu’il ne pouvait encore comprendre mais qu’il devait s’appliquer à déchiffrer. Il ne pouvait entrer dans un café sans avoir l’impression que les regards s’intéressaient aussitôt à lui et que la position de la main sur la table du consommateur installé près du radiateur faisait signe avec celle de cet autre consommateur installé au bar et que ce signe le concernait, lui, tout particulièrement.

Sa longue habitude du secret et de la clandestinité l’avait, depuis si longtemps, habitué à tout examiner avec attention avant de commettre le moindre de ses actes qu’il remarquait tout, notait tout, ne pouvait entrer dans un lieu publique sans chercher les coïncidences qui en faisaient un lieu particulier, hostile, indifférent ou amical. Depuis qu’il se pensait suivi, observé, tout devenait coïncidence. Hasard que cette dame au bichon blanc qu’il avait remarquée dans le parc deux jours auparavant, entre dans le bar où il se trouvait depuis quelques minutes ? Hasard que cet adolescent au profil vénitien entre pour acheter des cigarettes puis, comme s’il se ravisait, aille vers les toilettes, passant près de Marc, puis, revenant quelques minutes après acheter enfin ses cigarettes, le regarde de façon distraite comme s’il ne voulait pas que son regard soit remarqué ? Trois hommes à chapeau, cinq joueurs de loto, quatre acheteurs de Winston… tout cela pouvait bien signifier quelque chose qui lui échappait. Il se sentait pris comme dans un de ces jeux collectifs qui consistent à manipuler des inconnus à leur insu. Au fond, il aurait préféré se savoir vraiment surveillé, être sûr que le clochard qui lui tendait la main était bien chargé de le surveiller et non un simple mendiant comme il semblait vouloir l’être. Pour Marc, tout n’était plus qu’apparence, surface au-dessous de laquelle il fallait descendre pour avoir une chance — même infime — de comprendre comment se constituaient les signes.

Rester chez lui n’était pas une solution car il facilitait ainsi la tâche à ses éventuels surveillants. Il s’obligeait donc à sortir, feignait de vivre comme d’habitude, sans rien changer à sa routine, mais, dans le même temps, il ne cessait de se demander comment il pourrait s’échapper, retrouver ce monde normal où la multitude des choses disparaissait dans leur banalité.

Publié dans Marc Hodges

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