Théorie du complot

Publié le par Balpe

Je ne sais si vous avez déjà été victime du sentiment d’être suivi, observé, épié, cette sensation désagréable entre vos omoplates qui se contractent légèrement comme si un regard émettait une légère pression, insensible sur le plan biologique et pourtant évidente sur le plan psychologique. Vous vous dites alors : « c’est une impression stupide, pourquoi voudrais-tu être épié ? Qui pourrait s’intéresser suffisamment à toi pour occuper son temps à ça ? Ne te retourne pas… » Et pourtant, plus vous essayez de vous convaincre que vous êtes la victime d’une illusion et plus votre corps semble échapper à votre volonté consciente : il veut des retourner, il se retourne… Pour concilier cette dichotomie du corps et de l’esprit, vous l’obligez alors à des ruses enfantines : ramasser un marron tombé et le jeter contre un tronc d’arbre, aller cueillir une fleur en bordure de l’allée, faire tomber vos clefs… Il faut absolument trouver des raisons de regarder derrière vous et vous voyez qu’il n’y a personne, et vous voyez qu’il n’y a rien, rien ne justifie votre sentiment, vous vous arrêtez, vous bloquez votre respiration mais, à part le souffle léger du vent qui caresse le feuillage, aucun pas ne se fait entendre derrière vous, aucun craquement de feuille ou de branchage. Mais rien n’y fait, l’impression que vous êtes suivi s’est inscrite dans vos neurones, elle y est aussi naturelle que la respiration pour vos poumons : vous efforcez de penser à autre chose, vous pensez à des poèmes, des chansons, à ce que vous êtes en train d’écrire, au travail qui vous attend… mais comme un ver qui sort de terre, l’impression d’être suivi ressurgit toujours, prend la première place. Peu à peu vous devenez cette impression d’être suivi et il vous semble presque devenir fou… Alors vous cédez, vous élaborez une stratégie ; vous vous asseyiez sur un banc pour observer tout ce qui se passe et tout vous devient suspect : n’avez-vous pas déjà vu l’enfant qui passe à vélo, la grand-mère qui s’est assise au loin gardant le landau de son petit fils ne s’est-elle pas arrêtée en même temps que vous, le buisson dont les feuillages frémissent ne servent-ils pas à dissimuler quelqu’un ?… Même le chien qui court à travers les allées semble complice de vos espions… La nature entière conspire contre vous. Vous repartez en courant. Personne ne vous poursuit, mais les perspectives des larges allées permettent de voir si loin ! Et puis, qu’est-ce qui vous dit que seule une personne vous observe ? Théorie du complot !… Vous attendez la nuit. S’il le fallait vous vous mettriez à ramper dans le noir mais vous rentrez chez vous en empruntant un trajet complexe et inhabituel : ce n’est que dans vos murs, toute ouverture hermétiquement close que vous acceptez de vous détendre et de vous sentir à l’abri.

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