Écrire

Publié le par Balpe

Pourtant il n’y avait rien de concret dans tout cela… Jamais Marc ne surprit réellement quelqu’un en train de le surveiller, jamais il ne prit prendre un quelconque suiveur en défaut. Des impressions fugitives mais un sentiment tenace qui lui dévorait chaque minute de l’existence : Marc comprit que son esprit devenait malade d’inaction et s’accrochait ainsi à n’importe quoi, même si ce n’importe quoi n’avait pas la moindre apparence de réalité, il manquait désormais de but réel dans l’existence, l’écriture n’était au mieux qu’un succédané incapable de compenser l’intensité émotive de ses activités antérieures. Pourtant il s’était jeté dans l’écriture à corps perdu. C’est pour elle qu’il avait renoncé à ses identités antérieures, jeté Marco Boldo, Marc Balma, Marc Pérignon, Markus… et tant d’autres… aux orties. Quand le temps lui était compté, que ses activités politiques l’absorbaient totalement, il était dans le manque. Il écrivait depuis toujours, ne se souvenait pas une période de sa vie où il ne s’était pas livré à cette activité mais, jusque là, chaque ligne d’écriture était volée à son activité principale et la possibilité de consacrer tout son temps à la littérature lui apparaissait comme un rêve. Il savait qu’il avait des choses à dire, il se sentait la trempe d’un écrivain, les mots dansaient en lui toute la journée, les phrases s’imposaient à son esprit. Il les notait dès qu’il le pouvait mais, la plupart du temps, il n’en avait pas la possibilité et, ne pouvant les mémoriser toutes, regrettait souvent ces fragments admirables qu’il avait oublié. Écrire était son Eldorado.

On sait comment après ses aventures sud américaines et son passage par New-York, il trouva le courage de rompre avec ses relations politiques clandestines, de trouver un travail qui ne le contraignait pas trop et de se mettre à l’écriture. La publication dans un magazine de son premier récit « Sans nouvelle des anges », suivi rapidement par un second «Le sens de la vie», lui fut une joie énorme. Mais cette joie ne flamba que comme un feu de paille : personne ne parla de lui, personne ne s’adressa à lui, personne ne lui parla de ses textes… C’était un peu comme si ce qu’il avait écrit n’avait servi à rien. Certes il ne s’attendait ni à bouleverser le monde littéraire avec ces deux nouvelles, ni à passer à la télévision mais il ne pouvait s’empêcher de s’imaginer que, d’une façon ou d’une autre, se manifesteraient des signes d’intérêt. Il lisait beaucoup de ce qui était publié, ne trouvait à la plupart de ces publications pas plus d’intérêt qu’aux siennes. Même ceux qui étaient considérés comme les «grands auteurs» du moment ne lui paraissaient pas valoir mieux que lui. Il se força à fréquenter les milieux littéraires, alla à des lectures, se nourrit dans des cocktails, fréquenta les innombrables salons du livres, fit la cour à des écrivains, des éditeurs, des critiques… Son premier roman «Ganançay» fut enfin publié dans une petite maison d’édition à la réputation sérieuse. Il y eut un article dans Libération. En deux ans, il vendit les 2000 exemplaires du tirage original mais l’éditeur refusa d’assumer les frais d’un second tirage qu’il jugeait trop risqué et, les négociations avec un éditeur de livres de poche n’ayant pas abouti, ce roman disparut du paysage. Période étrange. Marc Hodges était encore obnubilé par la littérature, écrire était le seul but de la vie. Mais à quoi servaient toutes les pages qu’il produisait si aucune n’était éditée ? Il étudia la possibilité du compte d’auteur, prit conscience de la toute puissance de la diffusion ; il se rapprocha de revues littéraires où il parvint à publier de temps en temps poèmes ou nouvelles courtes. Dans ce petit milieu il était connu. Pendant un temps il trouva dans cette connaissance un semblant de reconnaissance. Il en fut satisfait.

Publié dans Marc Hodges

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