La vie clandestine de Marc Hodges

Publié le par Balpe

Marc reprend la feuille de papier qu’il avait déposée sur la banquette à côté de lui, persuadé qu’elle ne servait qu’à envelopper les photos. Elle est écrite en allemand. Elle est à en-tête de la STASI. Il remarque qu’Arkadi ne le quitte pas des yeux, comme s’il était avide de percevoir ses réactions, comme s’il y avait une certaine jubilation à le désarçonner. Aussi, Marc s’efforce de ne rien montrer de son émotion. La feuille est la copie d’une fiche personnelle ou il est recensé comme informateur connu sous le nom de Markus Pérignon, recruté à Berlin en 1977 par un agent (en fait une femme) prénommée Nathalie. A partir de là tout suit : ses divers déplacements, ses pseudonymes, les hommes et les femmes qu’il a connues, les missions qu’il croyait secrète… Marc découvre soudain que la vie qu’il croyait diriger, la liberté dont il était persuadé de profiter, n’est en fait qu’une immense mascarade et qu’il a sans cesse été manipulé. Bien sûr ils ne connaissent pas tel ou tel épisode secondaire de son existence et toutes les femmes avec lesquelles il a couché n’ont pas été des informatrices — du moins ne figurent-elles pas sur la feuille qu’il parcourt d’un œil qui se voudrait indifférent — mais l’essentiel de sa vie, ce qui la structurait, lui fournissait un axe de certitude, est là, résumé en quelques noms, quelques dates, quelques numéros de dossiers. Il regarde Arkadi : « et alors ? » « Alors rien, tu vois mon cher ami, que nous avons toujours pris grand soin de toi », dit Arkadi sur un ton qui pourrait être celui d’une déclaration amoureuse, « nous t’avons toujours suivi avec soin, pour te protéger parfois, parce que nous t’aimions et que nous savions pouvoir compter sur toi. Il serait dommage de mettre fin à un si long et si fidèle compagnonnage, n’est-ce pas ? » Marc est partagé entre la fureur et le désespoir mais les deux gorilles indifférents sont là pour lui rappeler qu’il vaut mieux éviter la fureur ; quant au désespoir, il est trop orgueilleux pour s’y livrer. « Et alors ? » demande-t-il feignant l’indifférence.

Publié dans Nathalie

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