Suite à son agression dans le métro, Markus fut envoyé en province, installé à Sète — muni de faux papiers au nom de Marc Balma. La position géographique de cette ville était en effet des plus intéressantes : port sur la Méditerranée avec des liaisons régulières vers l’Afrique du Nord — Lybie, Tunisie, Algérie, Maroc — elle facilitait les relations avec des pays frères. De plus, à mi-chemin entre l’Italie, la Catalogne et proche du Pays Basque, elle facilitait la circulation des groupes clandestins comme leurs échanges de services. A l’époque, Marc était dégoûté de tant de choses qu’il croyait être en train de changer de monde. Il ne rentrait pas dans les formats, jugeait tout d'une façon si différente de celle de la masse des gens que participer à des activités clandestines lui paraissait la seule issue même si — son romantisme révolutionnaire n’allant pas jusque là — il ne croyait pas au grand projet qui règle tout au mot de la fin qui ne peut dépendre que des peuples
Il y vécut deux ans, travaillant pour la municipalité tous les jours de 22 heures à 2 heures (tout en étant payé entièrement au noir), fréquentant des gens étranges comme Hildegarde, chanteuse de cabaret connue dans les années 30 et 40 pour son glamour, ses tenues excentriques et qui, à cette époque, tenait encore un restaurant-prétexte ou Muriel qui, à l'âge de 11 ans, avait eut sa première liaison avec un marin qui en avait alors 45 et dont elle ne savait plus rien d’autre. Son rôle principal étant de servir de relais. Marc s’était en effet installé à Sète avec une camarade italienne — Angelina — il occupait un petit appartement 33 rue Villefranche, elle habitait au 25 Grande rue haute. Rien n’avait été laissé au hasard, ces deux appartements étaient adossés l’un à l’autre, Marc et Angelina avaient donc pu creuser dans le mur mitoyen une ouverture permettant de sortir indifféremment par l’une ou l’autre adresse. Pour cette raison, ce lieu devait servir à de nombreuses réunions de groupes clandestins.
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Comme chacun, Marc est le fruit d’une histoire, de son histoire et de l’Histoire, conjonction unique et, à la fois, commune. Pendant qu’il était à Sète — ville alors militante — Marc Balma (en 1983) adhéra au Parti Communiste. Cette adhésion — approuvée par ses camarades de clandestinité — n’était qu’un subterfuge pour lui faciliter la vie quotidienne et lui permettre de travailler sur le port à des boulots subalternes. Mais il n’avait jamais pu faire de petits boulots uniquement pour assurer sa subsistance, il y fit quantité de connaissances, — il en avait gardé une infinité de visages convocables, mais privés de leur identité — apprécia les hommes, s’en fit des amis. Cependant, pour être totalement accepté par ses camarades de cellule, il dut apprendre à adapter un discours qui dénonçait par trop son gauchisme — crime en ce lieu aussi rédhibitoire que le sexe qui n’était toléré que s'il ne détournait pas le révolutionnaire de son action et dont il n’était possible de parler qu’à mots couverts bien qu’il ne se souvienne pas avoir parlé d'autre chose que de cul avec ses potes. C’est cette nécessité de manipuler le langage, de dire de façons différentes une même idée, pensa-t-il par la suite, qui fit naître son goût pour l’écriture et ses ruses. Quoi de plus excitant que de bluffer. Ça répondait à des mécanismes cognitifs très précis: il développait ainsi des automatismes langagiers qui créaient un lien particulier avec les objets intellectuels.
L’époque n’est plus aux débats idéologiques, les engagements de Marc ou de ses camarades paraissent aujourd’hui désuets à la plupart de ceux qui ont l’âge qu’ils avaient alors. Notre époque est plus épicurienne, mesurée dans ses passions, plus conformiste sous des apparences d’originalité car l’originalité de nos jours — ou du moins ce qui passe pour tel — n’est que d’apparence, phénomène de mode et de montre : sous l’inflation marchande du libertinage c’est l’ordre moral qui règne.
Plus tard, Marc Pérignon se demandera ce qu’il attendait de cette vie. Mais aucune réponse à une question vitale ne peut être simple.
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Début 1983, un matin, à l’aube, on frappa à la porte de Marc Balma : un homme basané, plutôt petit mais charpenté comme un haltérophile, visage buriné, taillé au couteau dans une bûche de chêne, moustache fine. Il portait un bonnet et un cabas de marin bleu marine, parlait avec un fort accent argentin : «Le signor Marco Balma ?» «C’est moi…» «Eduardo Menezes…». Comme s’il ne voulait pas rester dans la rue, Menezes n’attendit pas que Marc lui propose d’entrer, il le fit d’office : «Je viens pour ce que vous savez…» puis, tendant une lettre cachetée et s’asseyant sans y être invité, il ajouta : «j’ai aussi un message pour vous et je dois attendre la réponse.»
Marc alla dans la pièce voisine, décacheta la lettre. Elle venait de Nathalie : «Markus, nous avons besoin de toi. En France tu n’es plus très utile à la cause révolutionnaire, les sociaux démocrates sont au gouvernement, le parti communiste s’est compromis avec eux, ton pays s’enfonce dans le confort petit bourgeois et la lutte révolutionnaire n’y a, pour l’instant, pas d’avenir. D’autres pays, d’autres camarades réclament des combattants comme toi. Le camarade Menezes va repartir très bientôt pour l’Argentine où se passe ce que tu sais. Il peut t’y faire rencontrer des camarades clandestins qui te feraient passer au Pérou où le Sentier Lumineux mène un combat très actif. Nous aimerions pouvoir établir avec eux un contact permanent. Voudrais-tu t’en charger ?»
Marc ne s’attendait absolument pas à cette proposition : il s’était un peu endormi dans sa position confortable de gauchiste français infiltré au Parti Communiste mais, à bientôt 30 ans, il se dit qu’il n’avait pas encore vécu la vie vraiment aventureuse qu’il s’était promise dans sa jeunesse. Il savait qu’il devait décider maintenant. Tout de suite : Menezes attendait. Comme il était d’usage, il déchira avec soin la lettre en fragments minuscules qu’il brûla dans un cendrier. Qu’est-ce qui le retenait ? Il y avait très longtemps qu’il n’avait plus aucun contact avec sa famille, ses amis étaient plutôt des copains ou des camarades interchangeables, ses amours des échanges physiques plus ou moins réussis, il trouverait sans aucun doute aussi bien ailleurs…
Il retourna vers Menezes : «la réponse est oui.» «Bien, donnez-moi les valises.» Marc descendit les chercher à la cave : elles étaient plutôt lourdes. Menezes les prit, lui tendit la main : «Je viens vous chercher demain à la même heures, vous n’avez besoin de rien, nous nous occupons de tout.»
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Vendredi 9 septembre 2005
Le lendemain matin, très tôt, le ciel blanchissait à peine les lointains de la mer, Menezes, comme convenu, frappa à la porte de Marc : «Je repars, attends quelques secondes, descend vers le port, tu me verras sur les quais, suis-moi de loin…» Puis il partit. Marc suivit la consigne, descendit par la rue des 36 escaliers, arriva sur les quais. On entendait au loin, du côté de la criée, l’agitation qui annonçait le débarquement des poissons et l’arrivée des mareyeurs, mais les quais de la ville étaient déserts, tous les cafés fermés. Menezes traversa un pont, s’éloigna vers le port de pêche. Marc le vit monter dans un chalutier rouge vif. Il attendit un peu, fit attention à ce que personne ne le voit, monta à son tour à bord. Menezes l’attendait, il le guida vers une cachette aménagée dans un coin de la cabine : «Nous allons partir, cache-toi là, quand nous serons au large, je te ferai signe et tu pourras sortir. En attendant, regarde ce qui t’a été préparé.»
Marc s’enferma dans sa cachette, petite — un mètre sur deux avec un plafond à un mètre cinquante — mais confortablement aménagée. Elle contenait une des deux valises que lui avait confié Natacha, ouverte. Marc comprit qu’elle était pour lui : un passeport avec sa photo, un permis de conduire international, une carte American Express — tout cela au nom de Marco Boldo —, quelques centaines de dollars, des vêtements de marin-pêcheur, mais aussi un impressionnant revolver 7,65 chinois à silencieux type 64 avec deux chargeurs. Marc n’avait jamais possédé d’armes : quand il l’a pris en main et sentit son poids, il comprit qu’il changeait de terrain de jeu. Un carnet contenait la vie officielle de Marco Boldo: Marc se mit à le lire.
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Mercredi 28 novembre 2007
Dans sa période Marc Balma, Marc buvait beaucoup (du moins c'est ce qu'affirment les personnes qui l'ont alors connu) et il adorait ironiser sur cette addiction notamment en envoyant à ses amis des images anciennes ou des cartes postales portant sur l'alcool. Celle ci-dessous a été envoyé à une certaine Germaine X… (je ne peux évidemment vous en donner les coordonnées) avec ces mots: félicitation pour votre grossesse, je suis très heureux pour vous.
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