Marc Pérignon

Mardi 26 juillet 2005

Marc Hodges ne s'appelle pas Hodges. Ce nom n'est qu'un nom de plume. Il s'apelle Marc Pérignon, ce qui est plus banal et moins littéraire. C'est parce qu'il n'aimait pas du tout les initiales MP, prétextes à des plaisanteries faciles, qu'il a choisi le pseudonyme Hodges. En fait il l'a emprunté sans scrupules à un romancier américain. Ce qui lui ressemble bien.

Sa vie n'a pas été si simple qu'il veut bien le faire croire. Marc est arrivé à Berlin fin octobre. Tous les lecteurs auront remarqué la date de son voyage en RDA: 1977. L'année de la bande à Baader "suicidé" dans sa cellule le 18 octobre, huit jours après que l'industriel Hans Schleyer ait été exécuté par la RFA (pas la République d'Allemagne Fédérale , bien sûr, mais la Rote Armee Fraktion). En fait Marc - il se faisait appeler Markus - a commencé à fricoter avec des groupes plus ou moins anars dès ses 16 ans, en 1969. Regret de ne pas avoir participé aux événements de 1968 dans sa petite ville léthargique languedocienne? Il a été très vite attiré par la vague d'éleveurs de chèvres venus s'installer dans des trous pourris des Cévennes. Initiation sexuelle sans risques et joyeuse par des hommes et des femmes libres, refus des contraintes et des conventions, invention d'une société théorique... De quoi séduire un esprit libre qui s'ennuie dans une famille de petits commerçants de province (droguerie-quicaillerie-bazar).

A 18 ans, il est condamné à quatre ans de prison: hold-up aussi théorique que la société qu'ils inventent, raté. On se lasse de la bouillie de châtaignes. Les chèvres ne nourrissaient personne, avaient une forte propension à tomber malades et crever, les salades ne poussaient pas toutes seules et personne ne devait commander quoi que ce soit à qui que ce soit. Malgré une vie communautaire aussi débridée qu'inefficace, un refus absolu de confort (même chier était public et communautaire), il fallait un minimum de fric. Le prendre où il était semblait la solution. A condition de ne pas être pris. Raté!


Par Balpe
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Jeudi 18 août 2005
Marc Pérignon n’avait pas de problèmes avec les femmes, jeunes ou moins jeunes. Fin, allure sportive — bien que n’en pratiquant aucun — visage à la Alain Delon dans Plein Soleil (bouche un peu moins grande), sourire magnétique, il virevoltait de l’une à l’autre avec l’aisance d’une abeille butineuse. Mais bien qu’encombrée de sexes et de jeunes femmes, la vie de Marc Pérignon — alias marc Hodges, Markus, Marc Balma, Marc Débia, Marco Dolbo…— qui ne réussissait jamais à établir une relation stable, a été un désert affectif. Aussitôt consommées, les femmes se refermaient le rejetant dans la catégorie des insectes de passage.

C’est d’ailleurs lui qui en parle le mieux, dans l’inimitable ton pleurnichard qui est celui des écrits de Marc Hodges, notamment celui du journal encore inédit — mais que je me déciderai peut-être à mettre un jour en ligne — qui fournit la matière de cette narration : « Je n’ai jamais su construire de relation amoureuse solide avec aucune des femmes qui m’ont attirées, que j’ai attirées, avec lesquelles j’ai connu des heures, parfois des jours d’exaltation sexuelle… Il est plus normal d'avoir un amant que de s'équiper d'un vibromasseur : toute ma vie on m'a collé des étiquettes… J’ai fait l’amour, souvent, plutôt bien je crois (du moins c’est ce qu’on me disait ou me laissait entendre), il y a des questions que l'on se pose rarement le matin en ouvrant les yeux auprès d’une inconnue. Mais ces femmes sont silencieuses, sans mémoire, ce n'est pas suffisant : je ne me suis jamais senti pleinement satisfait ; « tendresse » est un mot déplaisant… Il y avait en moi un vide, un manque, une fêlure, un espace à combler. Il y a quelque chose, je ne sais pas vraiment quoi, qui m’a toujours manqué. Aujourd’hui, avec le recul de l’âge, je pense que si j’ai su faire l’amour (il n'y a plus pour moi aucun mystère dans la découverte d'un sexe de femme), je n’ai jamais su aimer. Est-ce que je connais le secret de changer la vie? Il est trop tard, je mourrai seul entouré de pleureuses. »

Peut-être est-ce pour cela que son œuvre la plus connue est ses « poèmes érotiques », curiosités littéraires produites par un générateur automatique de textes littéraires présenté sous le pseudonyme de Marc Débia.

Par Balpe
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Vendredi 2 septembre 2005
Que Ludovic Poirier se soit laissé totalement séduire au point de quitter Sète par la suite pour monter à Paris et se compromettre comme agent de « liaison » avec les membres de Prima Linea, groupe alors en difficulté, ne fait que montrer la personnalité cachée de Marc Balma qui nous semblait alors pourtant si effacé. Je compris à cette occasion combien il était intéressant à observer, surtout pour quelqu’un comme moi qui rêvait d’être écrivain — ce que, à cause des nombreux soubresauts de l’existance, je ne suis cependant jamais vraiment devenu. Ludovic Poirier, quant à lui, ne m’intéressait que très peu et je ne cherchais pas à savoir ce qu’il devenait même si j’ai appris — je ne sais plus comment — que son activisme lui avait valu quelques mois de prison. Je ne sais aujourd’hui rien d’autre de lui..

Cette anecdote est un peu longue, mais elle est si révélatrice de la personne de Marc !

Il est temps, pourtant de revenir à mon propos initial : nous sommes fin 1982, Natacha et Nathalie sont reparties — peut-être dans leurs pays respectifs, bien que Natacha ait embarqué sur un cargo mexicain et qu’elle retrouvera Marc à New-York en 1985 dans des circonstances que je rapporterai peut-être un jour.

En décembre, alors que je croyais être devenu un de ses amis puisque, essayant de «m’enrôler», il m’avait mis — en partie certainement — dans la confidence de ses activités clandestines, Marc Balma disparut de Sète. Il ne dit rien à personne, ni à ses amis, ni à ses nombreuses amies, ni à ses camarades : un matin il n’était plus là et personne, parmi ceux qui l’avaient connu, n’avait la moindre idée de ce qu’il était devenu.

Il me fallut attendre 10 ans, exactement 1995, pour retrouver sa trace grâce à une photo illustrant un article de Libération où était annoncée une de ses œuvres numériques.

 
Par Balpe
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Vendredi 2 septembre 2005

Marc Hodges ne s'appelle pas Hodges. Ce nom n'est que son nom de plume; un hétéronyme parmi les très nombreux qu'il utilisera dans son existence. Son nom civil est Marc Pérignon — ce qui est plus banal, moins littéraire aussi. C'est parce qu'il n'aimait pas du tout les initiales MP, prétextes à des plaisanteries faciles, qu'il a choisi le pseudonyme Hodges. En fait il l'a emprunté sans scrupules à un romancier américain. Compertement sans gêne ni scrupule qui lui ressemble bien.

Sa vie n'a pas été si simple qu'il veut bien le faire croire. Marc est arrivé à Berlin fin octobre 1977. Tous les lecteurs auront certaienement noté la date de son voyage en RDA: 1977. L'année Baader (la fameuse bande à Baader) se serait "suicidé" dans sa cellule, le 18 excatement, huit jours après que l'industriel Hans Schleyer ait été exécuté par la RFA (pas la République d'Allemagne Fédérale , bien sûr, mais la Rote Armee Fraktion).

En fait Marc - qui se faisait appeler Markus - a commencé à fricoter avec des groupes plus ou moins anars dès ses 16 ans, en 1969. Regret de ne pas avoir participé aux événements de 1968 dans sa petite ville léthargique languedocienne? Il a été très vite attiré par la vague d'éleveurs de chèvres venus s'installer dans des trous pourris des Cévennes. Initiation sexuelle sans risques et joyeuse par des hommes et des femmes libres, refus des contraintes et des conventions, invention d'une société théorique... De quoi séduire un esprit imaginatif, original, non-conformiste, qui s'ennuie dans une famille de petits commerçants de province (droguerie-quicaillerie-bazar).

A 18 ans, il est condamné à quatre ans de prison: hold-up aussi théorique que la société qu'ils s'inventaient dans leurs nuits sensuelles enveloppées de la fumée de leur haschich maison. Raté. On se lasse de la bouillie de châtaignes. Les chèvres ne nourrissaient personne, avaient une forte propension à tomber malades et crever, les salades ne poussaient pas toutes seules et personne ne devait commander quoi que ce soit à qui que ce soit. Malgré une vie communautaire aussi débridée qu'inefficace, un refus absolu de confort (même chier était public et communautaire), il fallait un minimum de fric. Le prendre où il était semblait la solution. A condition de ne pas être pris. Raté le hold-up !


 
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Samedi 10 septembre 2005
Ce que — sous le nom de Marco Boldo — Marc Pérignon fit au Pérou reste pour moi une énigme : il ne m’en a jamais parlé et je pense qu’il n’en a jamais parlé à personne. Ce qu’il a vécu a-t-il été trop difficile à dire, trop lourd ? A-t-il dû participer à des actions qu’au fond de lui il réprouvait (Le sentier lumineux, le lightning path, le senderoso luminoso est réputé comme ayant été une des formes de guerilla les plus dures) ? Je crois que nous ne le saurons jamais. Toute vie ne tient que sur une part de mystère, d’actions plus ou moins avouables — ou franchement inavouables — qui architecturent le conscient — et l’inconscient — des individus. Nous croyons savoir tout de quelqu’un mais nous n’en connaissons qu’une infime part visible : tout être est un iceberg. Chacun n’est-il pas d’ailleurs à soi-même en partie mystérieux ? Le comportement de Marc face à Ludovic m’avait révélé une part presque mystique de sa personnalité et je ne peux préjuger de ce qu’il pouvait être capable de faire dans un environnement idéologique fermé et sectaire.

Sous la surface boueuse de la traduction imaginaire — avec ce qu’elle comporte de travestissement — se laisse parfois deviner la présence floue, mouvante de faits, d’événements, de sentiments qui, ne venant jamais vraiment au jour, révèlent cependant la présence brisée, déformée de moments de réel que l’esprit ne veut pas, ne peut pas reconnaître. C’est ainsi.

C’est ainsi que je crois que certains des événements attribués par la suite à quelques uns des personnages de Marc Hodges comme Argencourt, Ganançay, Norpois et quelques autres, de même qu'un récit tel que Le sens de la vie, doivent beaucoup à cet épisode péruvien. Le récit de Ganançay particulièrement peut-être !… Mais, dans un monde où fiction et réel s’entremêlent, se renforcent et se contredisent, comment avoir la moindre certitude ? Sur ce point, Marc n’a jamais répondu à mes questions. Peut-être est-ce un signe de leur pertinence… peut-être non.

 
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Lundi 12 septembre 2005
Marc réapparut à New-York en mai 1985, il avait alors 32 ans. Ce fut la fin de sa vita incognita.

Ce que je sais de cette période de sa vie provient de plusieurs sources : lui-même avec qui j’en ai parlé plusieurs fois, Natacha que je retrouvais plus tard à Paris dans des circonstances que je dirai un jour, des artistes américains qui l’avaient alors rencontré ainsi que quelques universitaires car il vécut un temps de lectures et de conférences dans diverses universités des USA. Nous ne manquons donc pas d’informations sur cette période de sa vie. Encore faut-il pouvoir faire le tri dans toutes ces informations dont certaines paraissent contradictoires. Je ne sais si cela en vaut la peine.

Marc Pérignon, après tout, n’est qu’un personnage ordinaire et son hétéronyme Marc Hodges n’est pas un écrivain qui devrait marquer l’histoire de la littérature. Mais bon, pourquoi pas…


Premier épisode donc.

Natacha s’était exilée en Amérique. Ce qu’elle racontait c’est qu’elle était amoureuse d’un écrivain russe immigré et qu’elle avait quitté sa patrie pour le rejoindre (il faudra raconter cela plus tard…) ; d’autres prétendent que son récit était une pure fantaisie, qu’elle avait émigré parce qu’elle sentait le vent tourner et que sa position à Moscou devenait moins intéressante ; d’autres encore — certainement mal intentionnés — que son exil avait été organisé par le KGB afin qu’elle serve d’informatrice sur les dissidents russes installés aux USA.

Comment savoir ?



 
Par Balpe
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Jeudi 13 octobre 2005
Tout cela a duré quelques temps. Quelques mois.

Mais Marc n’était pas homme à s’enfermer dans quelque routine que ce soit. Il eut bien sûr quelques aventures — les femmes russes étaient encore romantiques — mais Natacha n’imaginait pouvoir exercer à son égard aucun droit de propriété. Ces chemins buissonniers ne compliquait en rien leurs relations personnelles faites plus de confort et de routine que de passion et de désir. Il était là. Elle était là, le reste en découlait tout simplement.

Non, ce qui les a rattrapés, c’est l’histoire. On sait que, suite à la très brève période du gouvernement Tchernenko, Mikhail Gorbatchev avait en 1985 pris les rênes du gouvernement soviétique et lancé presque aussitôt la glasnost et la Perestroika. Boris Elstine, quant à lui, avait été élu à la tête du Parti Communiste de Moscou. Tous ces changements atteignaient en profondeur la société soviétique et notamment les milieux des écrivains comme celui plus large de la propagande. D’anciens amis de Natacha et de Markus s’exilaient, d’autres, immigrés depuis longtemps, se demandaient s’ils n’allaient pas rentrer. Les positions bougeaient dans tous les sens, l’entreprise de tourisme de Natacha connaissait une croissance importante. C’est ainsi qu’elle organisa quelques voyages en Europe. D’abord seule. Puis, comme l’activité augmentait, elle demanda à Marc s’il ne voulait pas se charger de cette région qu’il connaissait mieux qu’elle. Elle lui faisait toute confiance.

Fin 1986, Marc s’installa à nouveau à Paris et reprit son patronyme familial : Marc Pérignon.

Par Balpe
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Jeudi 27 octobre 2005
Il n’y avait rien à faire à Florac, Marc n’avait donc rien à faire. Il se mit à écrire. Comme il avait somme toute vécu une vie peu ordinaire, il s’était toujours dit qu’il lui faudrait raconter sa vie, ses aventures : après tout il avait trente quatre ans, âge charnière. Ce n’était plus un gamin, plus un adolescent, plus un jeune homme. Il pensait pouvoir analyser objectivent son passé, le présenter comme une histoire universelle, celle d’une génération égarée dans les soubresauts de l’histoire. Il acheta un bloc de papier et une série de stylos et se mit à l’ouvrage… Il n’arrivait à rien. Il avait beau s’enfermer dans sa chambre, rester des heures devant son bloc, il n’arrivait à rien. Non seulement il n’écrivait pas deux lignes lui semblant avoir un quelconque intérêt mais, de plus, dès qu’il se mettait à sa table de travail, il n’avait plus aucune idée de ce qu’il pourrait bien écrire. Il comprit que Florac était une entrave : trop petite ville pour éprouver de l’excitation créatrice, trop grande pour être confronté à sa solitude. La chambre d’hôtel était trop minable, l’esplanade déprimante, les bistrots minables… il lui fallait aller plus loin encore. Il opta pour le désert.

Le désert, ce fut, au-dessus de Florac, à une dizaine de kilomètres, une ferme isolée sur le Le causse Méjean qu’il trouva à louer. Il y était seul. Totalement. Pas une maison dans un rayon de plus de dix kilomètres, pas un habitant : des moutons, des lapins, des lièvres, des grives, des alouettes… Il s’y installa un jour de glacial de février 1987.

 
Par Balpe
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Jeudi 3 novembre 2005
Les six mois que Marc Hodges passa sur le causse furent pour lui l’occasion d’une vraie métamorphose. Il était venu la queue entre les pattes, chien apeuré, le regard fuyant, craignant les coups, mais peu à peu, affronté à la nudité absolue du paysage, à sa vérité sévère et sans concession, à la rigueur janséniste du climat, son esprit se forgea une santé et une capacité de résistance qu’il n’avait encore peut-être jamais connues : il devint loup armé pour le combat.

Bien entendu il aurait pu rester là coupé du monde : personne — ou presque — ne savait où il était ; personne, parmi les rares humains qu’il était amené à croiser, ne s’intéressait à lui au point d’essayer de connaître son passé. S’il n’avait aucune ressource, quelques petits boulots assurés soit dans les fermes des environs, soit à Florac lors de ses rares descentes en ville, suffisaient à des besoins devenus des plus élémentaires. Mais il décida de ne pas passer sa vie à se cacher. Il avait fait ce qu’il avait fait, il l’avait fait par idéalisme et, s’il s’était trompé, il n’avait pas à en avoir honte. Il se rendait maintenant compte que ceux avec lesquels il avait volontairement collaboré n’accepteraient pas un arrêt, tout aussi volontaire, de cette collaboration. Il ne lui restait plus qu à disparaître ou à faire front.

Il décida de se battre ; il ne se cacherait plus : Marc Pérignon allait revenir dans le monde.

Par Balpe
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Dimanche 6 novembre 2005
Comme l’écrit fort justement un de mes lecteurs : «Les Cévennes ont un caractère fort et authentique. Elles ne peuvent que stimuler l'imagination et la création, tant par le paysage que par son histoire et sa population.». Je ne sais par quoi Marc Pérignon a été impressionné pour se décider à devenir Marc Hodges, certainement pas par l’histoire du lieu où il résidait car il ne s’en préoccupait nullement. Par la population non plus, car il vivait comme un sauvage s’efforçant de rencontrer le moins de monde possible. Il ne s’intéressait pas davantage aux Cévennes qui sont au Sud des Causses et présentent un caractère paysagier totalement différent… Non, à rien de tout ça. L’authenticité le laissait indifférent. La force du paysage par contre s’imposait à lui qui le renvoyait à sa solitude, le laissait sans cesse face à lui-même l’obligeant à examiner sa vie, à se demander ce qu’il avait été, ce qu’il était devenu et ce qu’il aurait voulu être. Le vide absolu le renvoyait à l’échec de son passé. J’ai ainsi découvert cette page dans un de ses carnets de notes :

«Je vais sans savoir où je vais, et pourtant je suis plus sûr de mes pas que si une volonté lucide me menait. Le calme est si pur que j’entends avec beaucoup d'éclat des bruits lointains : branche qui craque, aboiement de chien, clochette de mouton… mon oreille se tend dans le silence sur un vide en moi qui n'a soudain aucun écho. Les lointains se perdent dans de molles ondulations ; à la plaine ont succédé les combes ; le paysage tout entier baigne dans la couleur verte — un vert comme suri de jaune. J’aime chardons, flâneries, souffles ; au bord d'un bois un mûrier ponctue discrètement l'espace de ses points rouges et noirs. Il y a des jours de la vie où on n'a pas courage à vivre ; la solitude est maintenant insupportable. Je ne suis pas pressé, la terre est engourdie dans un sommeil sans rêves, les mots sont trop lourds ou trop légers, je me souviens, me tais encore, une ombre courant devant moi sans que j’en vois la cause, sur la route blanche et déserte au soleil, me fait tressaillir. Je sais des paroles mortes, le paysage se parle dans ma tête, il y a dans l'air comme une sourde frayeur de vivre»

Par Balpe
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