Peut-on faire confiance à Marc Hodges?

Publié le par Balpe

On ne formule pas de règles pour l’art, comme on n’en maîtrise pas pour la vie. Vouloir raconter la vie de qui que ce soit est une impossibilité, encore plus peut-être celle de quelqu’un comme Marc Hodges. Parler de lui est un défi, car plus que quiconque encore il a construit sa vie avec des récits or, « Celui qui se construit une histoire ouverte et vaste, sa vie sera ouverte et vaste, si c'est une histoire limitée, sa vie sera limitée. » dit quelque part l’écrivain indien Tarun J. Tepal. Marc Hodges s’était construit une histoire impossible, faite de luttes, d’amours, d’amitiés, de voyages et de trahison, une vie souterraine, sombre et, jusqu’à ce qu’il s’invente un personnage d’écrivain qui lui permettait de transporter dans la fiction ce récit qu’il portait pour sa vie, sa vie a été souterraine et sombre.

A son arrivée à New-York, il venait de terminer une histoire dont je n’ai que des traces furtives. Il dit qu’il vécut quelques temps comme un clochard, cherchant de quoi manger dans les poubelles. Il dit qu’il apprit à rechercher les soupes populaires, à chanter pour cela des cantiques et prendre un air contrit, qu’il a fait le pitre sur les trottoirs de la septième avenue pour gratter quelques cents — « Save the whales, save the whales… save me ! », à repérer les horaires des éboueurs, à lire sur le visage des membres de l’armée du salut ceux qui pouvaient lui être les plus favorables… Il dit qu’il a dormi sous des ponts improbables, dans les fourrés de Central Park, derrière des poubelles au fond d’impasses sales, sous des camions sur les quais… tant d’autres choses encore… Jamais je n’aurai la certitude de leur véracité mais les récits qu’il m’en fit plus tard avaient un accent troublant de vérité : il savait évoquer les odeurs de poubelles et d’immondices comme s’il les avait encore dans le nez : acidité des purées décomposées, puanteur des restes de poisson, douceur écœurante des fruits pourris, tout cela avait dans sa mémoire une présence redoutable.

Publié dans Natacha

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