Eduardo Menezes

Publié le par Balpe

Début 1983, un matin, à l’aube, on frappa à la porte de Marc Balma : un homme basané, plutôt petit mais charpenté comme un haltérophile, visage buriné, taillé au couteau dans une bûche de chêne, moustache fine. Il portait un bonnet et un cabas de marin bleu marine, parlait avec un fort accent argentin : «Le signor Marco Balma ?» «C’est moi…» «Eduardo Menezes…». Comme s’il ne voulait pas rester dans la rue, Menezes n’attendit pas que Marc lui propose d’entrer, il le fit d’office : «Je viens pour ce que vous savez…» puis, tendant une lettre cachetée et s’asseyant sans y être invité, il ajouta : «j’ai aussi un message pour vous et je dois attendre la réponse.»

Marc alla dans la pièce voisine, décacheta la lettre. Elle venait de Nathalie : «Markus, nous avons besoin de toi. En France tu n’es plus très utile à la cause révolutionnaire, les sociaux démocrates sont au gouvernement, le parti communiste s’est compromis avec eux, ton pays s’enfonce dans le confort petit bourgeois et la lutte révolutionnaire n’y a, pour l’instant, pas d’avenir. D’autres pays, d’autres camarades réclament des combattants comme toi. Le camarade Menezes va repartir très bientôt pour l’Argentine où se passe ce que tu sais. Il peut t’y faire rencontrer des camarades clandestins qui te feraient passer au Pérou où le Sentier Lumineux mène un combat très actif. Nous aimerions pouvoir établir avec eux un contact permanent. Voudrais-tu t’en charger ?»

Marc ne s’attendait absolument pas à cette proposition : il s’était un peu endormi dans sa position confortable de gauchiste français infiltré au Parti Communiste mais, à bientôt 30 ans, il se dit qu’il n’avait pas encore vécu la vie vraiment aventureuse qu’il s’était promise dans sa jeunesse. Il savait qu’il devait décider maintenant. Tout de suite : Menezes attendait. Comme il était d’usage, il déchira avec soin la lettre en fragments minuscules qu’il brûla dans un cendrier. Qu’est-ce qui le retenait ? Il y avait très longtemps qu’il n’avait plus aucun contact avec sa famille, ses amis étaient plutôt des copains ou des camarades interchangeables, ses amours des échanges physiques plus ou moins réussis, il trouverait sans aucun doute aussi bien ailleurs…

Il retourna vers Menezes : «la réponse est oui.» «Bien, donnez-moi les valises.» Marc descendit les chercher à la cave : elles étaient plutôt lourdes. Menezes les prit, lui tendit la main : «Je viens vous chercher demain à la même heures, vous n’avez besoin de rien, nous nous occupons de tout.»

 

Publié dans Marc Balma

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