La rééducation de Ludovic Poirier

Publié le par Balpe

J’ai assisté à ce que Marc appelait une «séance de rééducation populaire» — l’autocritique commençait à passer de mode — et c’est à partir de ce moment-là que j’ai commencé à m’intéresser à lui. La façon dont il procédait était redoutable : il alternait avec maestria les moments d’écoute empathique, les menaces voilées, les arguments philosophiques, les appels aux sentiments, les colères — réelles ou feintes — et emportements, il maintenait ce pauvre Ludo, noyé d’exemples historiques et de références précises sous une pression constante. Dès que Ludovic livrait une part de lui-même, Marc s’en emparait pour intégrer une confidence anodine dans son argumentation.

Ludovic : «Je bois trop…» ; Marc : «Tu es victime de la pression capitaliste, la société s’arrange pour que tu restes sans défense, pour te maintenir au niveau de survie le plus élémentaire afin de pouvoir te manipuler le plus possible. Tu crois que tu bois parce que tu es alcoolo, tu crois que tu bois parce que tu t’ennuies, mais tu n’es pas né alcoolique, tu l’est devenu parce que l’alcool te permet de te croire libre alors qu’il t’emprisonne, tu es un parfait exemple d’aliénation…» ; Ludovic : «Qu’est-ce que j’y peux ?» ; Marc : «Nous sommes avec toi, tu es comme nous, il ne faut pas te laisser avoir par le Capital, ton avenir est avec nous et non pas contre nous ; nous les prolétaires nous devons rester unis, ne pas avoir peur de nous battre. Tous ensemble nous sommes forts. Si nous étions tous unis nous serions imbattables. Il nous faut nous battre, joins-toi à nous »

Il y avait dans les yeux de Marc une satisfaction indéniable, plus encore une jouissance profonde qui avait du mal à ne pas se manifester, la même que celle que découvre le mâle dans le regard d’une femme sexuellement satisfaite et qui ne peut s’empêcher de crier : «Oui… c’est bon… c’est ça… encore… t’arrêtes pas… continue…». Il prenait son pied à manipuler Ludovic, à en faire sa chose, le conduire là où il voulait comme s’il y gagnait une toute-puissance, la satisfaction de posséder l’autre, de l’ébranler dans ses convictions, de lui faire admettre que tout ce qu’il avait fait jusque là n'était qu'erreur.

Six jours comme ça, Marc n’abandonnait Ludovic que quelques rares heures pour le laisser dormir, et encore, pas trop. C’était comme s’il s’était investi d’une mission supérieure et qu’il lui fallait absolument la mener à bout. A la fin, il ne relâcha pas un prisonnier, mais ouvrit la porte à un camarade. Il avait atteint son but et je venais de comprendre combien sous ses aspects anodins et décontractés, il était redoutable.


 

Publié dans Lettre-Néant

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