Conversations

Publié le par Balpe

Angelina et Marc acceptèrent évidemment d’héberger Natacha et Nathalie (avaient-ils d’ailleurs d’autre choix possible ?) : Nathalie s’installa chez Marc, Natacha chez Angelina. Pour leurs voisins elles n’étaient que des amies de passage. Les quelques journées qu’ils passèrent ensemble tous les quatre furent l’occasion de débats passionnés sur l’avenir du monde.

Dans la conversation de Nathalie, de Natacha, d’Angelina, comme dans celle de Marc, il n’y avait jamais de limites, pas plus dans les sujets abordés que dans le langage employé. Marc avait alors 29 ans, Angelina et Nathalie 27, Natacha 31, Leur jeunesse était encore fougueuse, enthousiaste, ils faisaient tout avec passion. Rien ne leur était interdit. Leurs discussions étaient une farcissure philosophique dans laquelle ils recyclaient toutes leurs nourritures intellectuelles : politique, philosophie, littérature, sexe, morale, religion… s’y mêlaient quantité de citations plus ou moins polémiques, plus ou moins rituelles, empruntées aux idéologues du moment qu’il n’était pas question de ne pas avoir lus : Marx bien sûr, Lénine, Bakounine, Reich et quelques autres…

C’était à la fois tonique et déprimant, un monde à soi, dangereux, exigeant, agressif, direct, passionné, libéré du désir de plaire qui, à tout moment, pouvait éclater en bataille ou s’enliser dans les sables mouvants d’une effusion consensuelle. Chacun voulait avoir toujours raison, mais avoir raison n'était pas une excuse, encore fallait-il argumenter cette raison, l’étayer par des slogans ou des références des maîtres plus ou moins officiels de leur famille de pensée. Tous étaient rompus à cet exercice qui, chaque jour — la plupart du temps chaque nuit —, leur procurait des heures de plaisir intense et le sentiment d’appartenir à une communauté forte.

Outre le fait que son entente sexuelle avec Nathalie était pleinement satisfaisante (leur seul problème étant de réussir à s’isoler du groupe que tous quatre formaient), dans le secret de sa mémoire, cette courte période resta pour Marc une des meilleures de son existence. Aussi n’est-il pas étonnant de la retrouver transposée sous des formes diverses dans les futurs écrits fictionnels de Marc Hodges car, bien entendu, une fois qu’il abandonna, après la chute du mur de Berlin, sa vie clandestine, il ne pouvait plus en parler à personne au risque de révéler un passé que, désormais, il voulait lui-même ignorer.

Publié dans Nathalie

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