L'imagination des sensations

Publié le par Balpe

Il comprit un matin que cette impression obsédante d’être suivi ne provenait pas seulement du souvenir de sa vie aventureuse, et des craintes permanentes où il était d’être rattrapé par elle, mais également de la force de son imaginaire. En fait, il n’avait peut-être jamais vécu en dehors de l’imagination qu’il avait de vivre. Il n’avait jamais réellement pris les événements comme ils se présentaient mais comme son imagination les lui présentait : enfant, dans ses jeux, il était toujours un autre et n’accomplissait rien par lui-même, le moindre de ses gestes, la moindre de ses sensations lui était imposée par une force imaginative qui les transposait sans cesse. Ainsi, lorsqu’il marchait dans la rue, il n’était jamais un jeune garçon marchant dans une rue, mais un héros de bande dessinée contraint de se battre contre un nombre illimité d’ennemis. Le boulanger était un espion russe, le marchand de tabac un agent de la CIA, la concierge du 33 une ancienne prostituée qui avait gardé de nombreuses relations avec le monde interlope de la pègre… Il baignait dans un monde ou chaque chose, chaque geste, chaque fait, chaque événement n’était que signe d’autre chose que son imagination seule savait interpréter : un nuage trahissait le passage d’un avion espion, un chien qui aboyait était dressé pour envoyer un signal à un maître qui dissimulait son identité, les graffitis autant de messages secrets… Sa vie était un théâtre et un jeu de pistes.

Même plus tard, lorsqu’il avait découvert les émotions des sens, il n’avait jamais pu avoir de relations directes, naïves, avec aucuns ni aucunes de ses partenaires. Pour éprouver de réelles jouissances, il lui fallait, suivant les jours, tantôt s’imaginer en prince arabe, tantôt en souteneur, tantôt en prêtre défroqué ou en porno star et ce n’est qu’à travers ce que lui faisaient éprouver ces rôles qu’il rencontrait des sensations. Il ne savait pas ce que c’était qu’aimer car il n’en connaissait que l’imagination : il ne s’abandonnait jamais à rien, sa pensée contrôlait sans cesse toutes ses actions.

Publié dans Marc Hodges

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