Arrêter d'écrire

Publié le par Balpe

Parfois, dans un sursaut de cohérence, Marc Hodges décidait d’arrêter d’écrire. Il se cherchait alors d’autres buts : visiter quelques lieux, faire du sport, trouver un travail dans la publicité ou la presse, trouver un moyen de gagner de l’argent, donner des leçons de français ou d’écriture par exemple ou rédiger une anthologie de la poésie contemporaine pour les écoles… Rien n’y faisait. Qu’il vive seul, qu’il partage une partie de son temps avec une amie, qu’il vive avec l’une ou l’autre n’y changeait rien : il se trouvait alors confronté à lui-même, à son manque d’appétit pour la vie concrète. Son monde était l’imaginaire.

Il comprit un jour que la première partie de son existence, son enfance, avait été nourrie d’imaginaire comme l’imaginaire lui avait permis d’assumer son rôle dans la seconde, la clandestinité militante. De fait il n’avait jamais vécu dans le monde mais dans l’imagination, l’invention du monde. Rêves d’enfants ou rêveries révolutionnaires, il était toujours aussi incapable d’accepter le monde pour ce qu’il était. Si aujourd’hui il écrivait, c’était parce que ses rêves antérieurs s’étaient dissous dans l’acide de l’action réelle. Aussi, bien que totalement athée, peut-être aurait-il été mieux dans un monastère. Le retrait du monde, la tentation de l’abandon dans une foi absurde et gratuite… mais il sentait confusément que là était encore un imaginaire, une autre façon de fuir, de refuser de voir ce dans quoi il ne se retrouvait pas.

Tout en se moquant de ce comportement qu’il trouvait romantique, il ne voyait pas quel autre pouvait lui convenir. Pourtant il aimait la vie. Son corps — muscles, jambes, mains, peau, cœur, bouche, poumons, sexe — aimait la vie. Aucun doute à ce sujet. Aucun doute : jamais il n’avait songé — si ce n’est comme expérience de pensée — à se supprimer. Son manque d’être psychologique se confrontait à son appétit d’être physique. Le sport…

Publié dans Marc Hodges

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