Devenir un personnage

Publié le par Balpe

Il est dans la vie des circonstances comme celles-là où le fond des êtres, mis devant le fait accompli, se révèlent. Ainsi, j’ai connu un homme qui me paraissait timoré mais qui, pris dans un violent tremblement de terre aux Philippines, a fait preuve d’une résistance, d’un courage, d’un sang-froid extraordinaire, réussissant — alors qu’il n’était qu’un touriste de passage — à faire parcourir à sa famille une centaine de kilomètres de jungle occupée par la guérilla sans qu’il ne leur arrive rien de fâcheux. J’ai aussi connu de grands sportifs auxquels rien ne semblait pouvoir arriver et qui s’effondraient à la moindre attaque de la maladie la plus anodine.

Nous nous sommes regardés : c’était la première fois depuis des mois que nous nous trouvions ainsi face à face. J’avoue que, me sentant dans la position du coupable (n’avais-je pas profité de son absence pour séduire la femme qu’il aimait), je redoutais sa réaction. Je ne savais quelle attitude adopter : sourire, tendre la main, prononcer un anodin « il y a longtemps que nous ne nous sommes pas vus » ou, mieux encore— le tutoiement me semblant désormais interdit — « Comment allez-vous ? ». Il me devança : « En effet, dit-il, je me souviens que nous avons dû nous rencontrer, il y a quelques années, dans un salon du livre… C’était à Millau je crois ? » Je fus stupide : « Oui, à Millau, il y a trois ans… » Je n’avais pas le choix : ou je jouais son jeu, effaçant toute la période de notre vie où nous avions étés plutôt intime et repartant sur une relation de mondanité, ou je refusais de le jouer. Marc m’avait pris dans un pièce de romancier : j’étais devenu un de ses personnages.

Publié dans Marc Hodges

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