Ce qui doit arriver

Publié le par Balpe

Marc était parti dans la nuit du 5 janvier 1989 si ma mémoire est bonne. Le 30 janvier, sans remord ni gêne, je couchais à l’Aigle Noir dans la suite de Gilberte : nous pensions que Marc ne reviendrait pas. Peu à peu, au cours de nos conversations de plus en plus longues, j’avais révélé à Gilberte le peu que je savais sur la vie de Marc Hodges. Ce n’était pas beaucoup mais cependant suffisant pour qu’elle se rende compte de la vie étrange qu’il avait vécu, qu’il n’était pas le petit écrivain tranquille, à l’écriture posée, aux nouvelles quasi-métaphysiques, qu’elle s’imaginait. Il avait connu l’aventure, celle dont beaucoup, sans jamais oser s’y abandonner, rêvent de connaître — et connaîtraient peut-être si elle ne comportait pas une part de risques. Nous étions seuls à Fontainebleau, elle avait les clefs de la maison d’Avon : nous avons occupé une part de nos après-midi à fouiller les archives de Marc. Il n’avait rien emporté. Du moins c’est ce qu’il paraissait. Soit qu’il ait été trop pressé de partir, soit qu’il ait pensé qu’il reviendrait vite. Quoi qu’il en soit, nous avions tous loisirs de fouiner dans ce qui nous intéressait.

Ce fut d’abord sous le prétexte de chercher un indice qui nous permettrait de le retrouver ; puis, devant les étrangetés de nos découvertes, une curiosité vraie : nous nous trouvions peu à peu, sans l’avoir voulu entraînés dans une enquête véritable.

Les documents dont nous disposions étaient une dizaine d’album photo, la plupart annotés ou commentés par Marc lui-même ; les manuscrits de la plupart de ses écrits chacun avec un synopsis qui montrait souvent sur quelle réalité s’appuyait son imaginaire ; des coupures de journaux classées par années dans des dossiers de couleur et dont certains articles étaient annotés ou comportaient des parties de textes encadrées ou soulignées ; quelques lettres de connaissances ; un carnet de souvenirs ; un carnet d’adresses ; des manuscrits inédits, la plupart du temps inachevés ; des notes et réflexions sur l’écriture… Il y avait aussi sa bibliothèque. Il annotait la plupart des livres qu’il lisait et cela aussi constituait un terrain d’enquête.


Bref, nos sentiments réciproques se sublimaient dans l’évocation attendrie de l’absent ce qui, comme chacun sait, est une des situations les plus favorables.

Publié dans Marc Hodges

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