La jalousie

Publié le par Balpe

La plupart des gens n’ont qu’une imagination émoussée. Ce qui ne les touche pas directement, en leur enfonçant comme un doigt aigu en plein cerveau, n’arrive guère à les émouvoir ; mais si devant leurs yeux à portée immédiate de leur sensibilité, se produit quelque chose, même de peu d’importance, aussitôt bouillonne en eux une passion démesurée. Sans aucun doute je me reconnais dans cette masse car sans Gilberte et Marc Hodges qu’à cette époque je voyais de loin en loin (il faudra que je rapporte aussi cela un jour…) je n’aurais jamais pris conscience de l’évidente nécessité de la passion. Par eux je découvrais que je n’avais jamais été vraiment amoureux et que cela faisait de moi un être inachevé. Pourvu que l’on n’en ait pas conscience, passer sa vie sans connaître telle ou telle chose n’empêche pas de vivre mais, dès lors que l’on a pris conscience de cet aspect de la réalité qui nous manque, alors la frustration s’installe et la vie ne devient plus possible.

Je devenais jaloux de leur amour. Je n’étais pas jaloux de Marc que je considérais alors comme un ami, mais de cette force qui, les enfermant en eux-mêmes, les protégeaient du monde, leur donnait une inconscience protectrice de tout ce qui se passait autour d’eux. Tout dans leurs comportements me mettait face à ce manque qui me torturait : il me fallait aimer… J’avais, bien sûr connu des femmes que je croyais aimer. J’avais couché avec de nombreuses d’entre elles et connu des abandons complets dans la sensualité. J’avais même, sans déplaisir, vécu près de dix ans avec Françoise jusqu’à ce qu’elle se lasse et rencontre un autre homme, mais devant eux, à leur contact, à leurs regards, à leurs abandons constant de l’un à l’autre, à la pauvreté des dialogues dont ils ne se lassaient pas, je sentais que rien de ce que j’avais vécu n’était comparable à ce qu’ils vivaient.

Cette conscience me détruisait.

Publié dans Gilberte

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