Marc Hodges marche sur le causse

Publié le par Balpe

La forteresse du Causse Méjean lui offrit une solitude absolue — interrompue seulement par le passage du facteur qu’il invita de temps en temps à boire un café ou par celui du marchand ambulant qui lui apportait ce dont il avait besoin pour vivre (pain, charcuterie, pommes de terre, vin…) ; durant les cinq mois où il resta là, il ne rencontra pas plus d’une dizaine de personnes. Une cure salutaire. Seul face à lui-même, il put, tout à loisir, examiner son passé, juger ce tourbillon d’événements dans lequel il s’était trouvé entraîné sans avoir vraiment eu le temps de le décider. L’essentiel de ses journées était occupé par la marche sur les étendues désertiques du causse, allant d’un lieu dit — Valbelle — à l’autre — les falaises du Tomple —, d’un village mort — Pradals ou Montbrun — à une ferme abandonnée — Chaldas ou Cabrières. Le vide absolu du paysage le laissait à lui-même ; le rythme de la marche, stimulant sa circulation sanguine, activait ses pensées.

Le spectacle du causse lui était comme un soupir dans le passé. Il ne rêvait plus de désordre. Dans la lumière, le toit métallique d'une grange moderne, brillait au loin, l'ombre d'un nuage s'attardait immobile au-dessus du plat pays caillouteux, le ciel dévorait l'herbe maigre, de loin en loin, un bout de pré cernait une lavogne desséchée. Partout l'ocre clair du calcaire affleurait, des nuages pommelés couvraient à demi le ciel, leur frange supérieure découpait doucement le soleil : le décor était comme un soupir dans le passé, il n'y avait plus ni avant ni après ; les souvenirs l'envahissaient comme des flammes. Le mystère sans parole de la nature et l'ombre silencieuse du passé entraient en lui. Il n'était jamais au-dedans, ni tout à fait en dehors. Il y avait tant à faire : s'il lui fallait s'abuser, il aimait mieux que ce soit dans le sens de la confiance. Le monde était là, il en faisait à nouveau partie. Pendant que ses regards s'évadaient vers le ciel jusqu'à voir au-delà de lui-même et jusqu'à le délivrer du temps, sa mémoire le ramenait aux jours paisibles de son enfance. dans sa tête les mots s'amoncelaient en tas de pierres brutes irrégulières, le décor semblait figé dans l'attente, les lignes des lointains s'inscrivaient longues et fines dans l'espace. Un oiseau dans l'air était le bienvenu. Toute joie se veut elle-même toute sagesse, naquît alors en lui un désir d'amour qui parlerait le langage de l'amour. Il hésitait encore entre plusieurs solutions : si le monde était éternellement indifférent à notre présence, insensible à nos actes, ailleurs ?… Il comprit la nécessité de ne jamais prétendre imposer sa volonté aux choses mais de s'abandonner à leur cours, l'accepter.

Publié dans Marc Hodges

Commenter cet article